(Ou : pourquoi ne pas rejouer le Köln Concert)
Play it, Keith, oui, mais don’t play it again. On peut en parodiant Woody Allen se réjouir de ce que Keith Jarret, ou qui que ce soit d’autre, s’abstienne définitivement de re-jouer le fantastique Köln Concert. On pourrait en faire un sujet de débat, une question de principe, argumenter à tout-va, mais il y a plus simple: il suffit de ne pas. De ne plus. De s’avouer terrassé par la beauté de l’unicité. Le Köln Concert, c’est la puissance de l’impro. L’irreproductibilité de la création en marche. L’éphémère magnifique des moments d’attente, les moments où l’on entend que Keith cherche, tâtonne, hésite ; et nous, on patiente. L’unicité des moments de répétitions, les moments d’insistance où les accords, la ligne de basse, les forts gimmicks de Keith nous font monter au climax. Comme il est bon d’être pris dans les traits de sa musique, dans ses répétitions dans ses hésitations ! Comme il est bon d’être pris dans ses élévations, dans ses, encore, révélations ! Oui, on patiente, on attend l’innovation déferlante suivie du calme tempo, Keith enchaîne sans lier dans un déchiffrage cosmique qui se lit devant nous en même temps qu’il s’écrit. On est là, on l’écoute, on l’entend parfois murmurer, parfois éructer, toujours à chercher, parfois à trouver, parfois peut-être à se plaindre et, on l’espère, toujours à en jouir. On est là pour la surprise quand vient la fulgurance. La mélodie nouvelle qui jaillit du passé, se raccorde sans effort avec les thèmes précédents. Oui, le Köln Concert a la toute-beauté de l’impro. L’écouter, oui, sans cesse, sans se lasser. Mais, le rejouer, non. Le figer sur une partition, non. On n’écrirait pas un morceau comme ça, on couperait, on choisirait des passages, enlèverait les scories qui rendent l’auditeur ravi et le compositeur inquiet. La beauté de l’impro c’est quand la suite voit le jour la beauté de l’impro c’est les notes bien slammées pas finies pas rangées pas gravées c’est l’écriture d’un poème sans triche et sans reprise.
un thème fort
une répétition inlassable
et
le magicien
le sens du break
le goût du rythme
la note du retour
le refrain inventé
L’improvisation c’est l’éloge de l’hésitation de l’essai inabouti de la réussite par surprise du travail à la maison et du saut dans l’inconnu. Après, c’est après, après c’est fini, l’impro n’a pas d’après, elle est dans le présent dans le durant dans le pendant jamais dans l’après… alors…
Don’t play it again, Keith !
