Les carnets du Khan – 14/08/2026

Arrivée au camp de base

Premiers jours au camp de base nord du Khan Tengri. Au bout du bout de la branche nord du glacier Inylchek. Je suis presque en tenue de ville, pantalon de trek et banane North Face, l’air de rien je m’acclimate. Je cherche l’air, la peur s’installe et gère le mal de tête.

Les sommets dans le brouillard ont des airs de forteresses.

Après 24h, je passe progressivement en mode montagne. Pantalon de trek rangé. Banane remisée. Collant affublé.

La tente mess

Les repas, beuveries et jeux de cartes se font dans la drôle de tente mess posée sur un permafrost qui se déchire au milieu et engendre une petite crevasse. Progressivement, la tente se sépare en deux, bateau ivre de glace et de météo. De temps en temps, il faut remettre une pierre en soutien de la structure : le camp bouge ! La tente mess bouge ! Nos tentes bougent ! Les blocs de glace de la moraine fondent et se dispersent, les pierres qui soutiennent les structures basculent, penchent et roulent, l’équipe du camp sous la direction de la prévenante et efficace Mme Farida remonte les tentes, en installe de nouvelles, bricolent les plateformes et coupe du bois pour la douche-sauna.

Camp de base en mouvement perpétuel, aux seuls trois invariants : 8h. 13h. 19h.

8h. la cloche convoque le petit déjeuner. C’est la ruée vers le gras ! Les deux premiers jours, fromage et charcuterie, viande fumée et saucisson à l’ail façon saucisson casher pas casher disparaissent avant même que la cloche ne retentisse. Deux jours me suffisent pour comprendre la tactique russe et, 15’ avant le rush, je me dépêche de faire le plein de sandwiches rustiques. Faire le plein d’eau bouillie pour le thermos. Faire le plein de beaux fruits tout frais débarqués de l’hélico… Ah non ! Je m’égare : les beaux melons, les belles pastèques, je ne touche à rien et c’est dommage.

Et les crudités… tous les midis, tous les soirs on nous dépose une belle salade bien assaisonnée, pleine de pickles, crudités, légumes passés à l’eau et autres dysenteries potentielles que je regarde d’un œil torve. Plus tard peut-être… au retour…. Mais les premiers jours, le ventre est droit et il doit rester droit. Alors, vitamines et sucres naturels sont remisés, je me contente de fruits secs, raisins noirs très savoureux, abricots à la belle acidité bien sucrée, petites dattes caramélisées, et des cacahuètes. C’est sans danger.

Monter

Dans leur vie parallèle aux nôtres, les sherpas attendent. Népalais venus monnayer leurs services d’expert de la haute altitude, ils attendent en doudoune et claquettes – le sherpa style fait des ravages ! Ils bullent dans le camp, passent la journée en visio avec la famille au Népal, se retrouvent avec tous les autres dans la tente mess pour agrémenter l’ordinaire de leur concoction spéciale de piments à l’ail, l’air nonchalant, en attente. Soudain, au détour d’un coup de beau temps, ils se lancent à l’assaut de la montagne pour fixer les cordes, équiper les camps, monter les tentes. Leur troisième poumon en support de leurs lourdes charges, ils grimpent à toute vitesse, équipent et assurent, travaillent sans relâche et sécurisent l’ascension. Sans sherpas, aucune expédition commerciale ne monte au Khan Tengri. Et puis ils redescendent au camp, reprennent leur piment et leur téléphone au rythme lent des jours sans.

Premier essai

La montagne fixée, voilà notre premier galop d’essai : aller au camp 1 poser du matériel, et revenir. Une course facile de 600m de D+ qui me teste pourtant déjà. Les jambes tremblent à la montée et crampent à la descente, de retour au camp de base je me jette sous la tente dans la chaleur du duvet. Anticiper le plaisir d’une douche – le luxe des camps russes ! – mais devoir attendre le lendemain. Et déjeuner malgré l’heure tardive, car la cuisinière prévenante nous en a gardé. On se régale de sa soupe consistante bien salée, pleines de légumes, pommes de terre et bouts de viande divers et variés.

Premier contact, premières sensations de montagne, on se parle, on se mesure.

Premier départ

Quelques jours plus tard, premier départ pour séjour en altitude : 7h, on est prêts, chaussures aux pieds, sac à dos rempli et rangé. Grand beau ce matin, et pourtant, changement de programme… on ne monte pas aujourd’hui ! La gestion des camps supérieurs fait préférer un décalage à demain, en attendant les huit jours de mauvais que nous prévoit Mr dom, le routeur météo au mauvais œil.

Mon nez qui mouche jaune et ma gorge qui crache idem sont d’accord pour rester soigner ce rhume qui ne doit surtout pas s’installer. Le doute est là, le doute d’être venu au bon endroit, d’avoir choisi de faire quelque chose qui me tient réellement à cœur, le doute par rapport à mes capacités. Je dis que c’est l’envie, le désir qui me pousse, et là, je les questionne. Peut-être qu’une meilleure nuit et un grand beau demain seront suffisants pour me remettre d’attaque ?

Pendant que je cogite l’hélico s’envole. Le décalage crée des tensions entre Yann le compère et Serge le guide… Et puis tout s’arrange.

Le lendemain, on monte.

Camp 1

Arrivé au camp 1, tout paraît si aisé. Ascension facile cette fois, camp parfaitement monté, vue imprenable sur le haut et le bas. Même la tente deux places collé serré avec un presque parfait inconnu s’impose avec naturel. Repas lyophilisé très correct avec vue au loin sur le camp de base et sa cuisinière chérie – mais elle est de toute façon déjà partie, remplacée par un grand barbu qui n’y connaît pas grand-chose, alors, pas de regret.

Au camp 1, c’est la vie presque normale, la tente posée sur un spacieux replat entre neige et roche, un trou d’eau pour chercher de quoi faire la soupe, et la vue, bien sûr, toujours la vue. Oui, camping presque normal, tant qu’on ne va pas aux toilettes. Là, il s’agit de descendre quelques mètres le long d’une arête rocheuse qui se rétrécit à chaque pas et qui, si on s’accroupit trop vite, risque de nous emmener tout droit jusqu’en bas… alors, gaffe ! Gestes contenus, accroupissement, soulagement et redressement mesurés, garder les yeux alertes et les pieds bien campés.

Ce piège viscéral mis à part, le camp 1 fait bonne figure

Camp 2

Et puis vient le camp 2 : 5400m d’altitude, c’est déjà plus sérieux. Une longue course bien raide de neige, avec du mixte où on peut grimper, et toujours ces cordes qui se tendent suivant la plus forte pente – impossible de dévier ! J’arrive fatigué et ravi et découvre notre habitation : là, c’est une tente pour trois, 3 fois 1m80 minimum sans compter la largeur d’épaules, tout juste de qui nous tenir chaud. Arrivé le dernier je me retrouve en sandwich et propose qu’on dorme en quinconce, ce qui arrange un peu l’affaire.

On passe trois nuits dans ce camp avec vues imprenables et amplitudes thermiques majeures, entre -10 la nuit et 28 à midi sous la tente. Et l’altitude s’installe. Commence à me renverser l’estomac. Je regarde les lyoph et je vomis déjà, je rêve de sandwich pain saucisson. En attendant de mieux me restaurer je bois du thé et je mange des barres – ça aide – mais pour la prochaine ascension, bien penser pain noir, rosette et viande séchée.

Le plaisir de ne pas manger en montagne fait partie des goûts de luxe à la parisienne – obsession du poids, de la ligne et du retour en sveltesse. Mais là-haut, il faut se nourrir. Bien choisir ce qu’on va aimer, ou du moins tolérer, et pas uniquement pour le petit truc en plus de l’apéro ou du dessert. Je m’enjoins d’oublier les lyoph sophistiqués façon Vieux Campeur et me promets de me recentrer sur ramen, soupe et purée.

Grimper

Objectif du jour : le pic Chapaiev, beau sommet intermédiaire qui nous fait de l’œil, et passage obligé vers le Khan Tengri.

Sans force, sans énergie, sans rien dans le ventre et pas grand-chose dans la tête, je lâche vite l’affaire. Je n’ai pas le rythme et ne sens pas le mental pour compenser. Alors, retour au camp 2.

Le lendemain, descente lente et prudente le long des cordes de tout style qui équipent la voie. Les rappels difficiles – voire, impossibles – à installer sur les cordes tendues comme des arcs sont remplacés par des autobloquants improvisés, bout de sangle ou de cordelettes, ou simple bras entortillé pour freiner, j’ai au moins la satisfaction de tester mes techniques le long de ce retour au CB où j’arrive, soyons franc, pas loin du bout de ma vie !

Et puis, un bon dîner, une bonne douche, un bon dîner (encore), une bonne nuit et au matin, l’idée germe que, si mes deux compères plus costauds repartent à l’assaut du Khan, je les suivrai, cette fois, jusqu’au Chapaiev – à voir d’ici quelques jours en fonction des prévisions de Magic Dom aux manettes du ciel.

Attente au CB

Le vent souffle, les blocs de glace qui soutiennent les tentes fondent, le camp vibre de partout. Dans le duvet, ça va. Doucement, entre déception et soulagement, à la lecture des bulletins météo qui tombent comme autant d’oracles, on se prépare progressivement à ne pas partir. Ou plutôt, à rentrer et réapprendre. Marcher sur un sol ferme et plan. S’asseoir sur le siège des toilettes. Dormir dans un lit.

Et voici qu’il est vraiment temps de partir – l’attente est dépassée et, de mon point de vue, l’envie a disparu. Mon Khan reste invaincu et ça ne me trouble pas. Oui, j’aurais aimé atteindre son sommet, j’aurais aimé atteindre au moins celui de son petit frère Chapaiev, mais les jours passés depuis la redescente ne renforcent pas les illusions. Peut-être que j’y serais parvenu, peut-être que j’aurais eu la force, peut-être pas… peut-être… peut-être que la résultante de toutes ces inconnues n’est plus si importante. Je suis venu, j’ai vu et j’ai vécu.

En attendant la conclusion qui se précise, jour après jour, bulletin après bulletin, je vis le camp de base, ses personnages, guides russes assoiffés de vodka pour contrer le mauvais temps, phalanges manquantes et rires sonores, le camp bum emblématique, alpiniste qui va de camp de base en camp de base en attendant – ou pas – de gravir une montagne. S’installe, discute, échange et vit au grand air. L’hélico du matin qui décide pour une fois de survoler le camp et arrache la tente voisine de la mienne de sa plate-forme – baston d’arceaux sur mon crâne. Et la veille du départ approche, 40cm de neige fraîche au camp de base et la LZ tassée à grands coups de chaussures et force enthousiasme. Les deux semaines qui suivent s’annoncent mauvaises, de sorte qu’à peine entamée, la saison d’ascension est déjà presque terminée… à se demander, finalement, comment grimper ce Khan.

Pendant le séjour, deux summiters seulement, deux femmes russes à qui on rend un chaleureux hommage lors de la remise de diplôme d’ascension.

Redescente

Hélico poudreux qui nous douche au matin. Départ pour Bichkek en minibus, on longe la Riviera kirghize sur le lac Issikoul, apprenties-datchas érigées dans des rues en terre battue, chantiers partout, animaux qui paissent en bord de route – le bruyant bordel du développement anarchique. Seule l’eau du lac a l’air de garder son calme. L’eau du lac descendue des glaciers me rappelle les rivières glaciaires du glacier de l’Inylchek, eaux des origines dans le décor de fin du monde.

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