Les Carnets du Khan

Le Khan Tengri est « le roi des dieux ».

Plus précisément : « Khan » signifie roi, empereur, maître. « Tengri » signifie : « dieu » au sens de « ciel bleu » dans la religion appelée tengrisme. Le Khan Tengri est « le roi du ciel bleu ».

Le dieu, donc, est le ciel bleu… voilà un dieu qui me parle. Un dieu avec qui communier. Communiquer. Un dieu qui laisse la place à l’humilité. À l’immensité. À la petitesse. À la démesure. Un dieu tout simple, pas besoin de parler, un dieu qui n’a qu’à être pour s’affirmer. Sans enjoindre ni commander. Juste à être. Un dieu sans histoire, sans passé, présent ni futur. Un vrai dieu, infaillible parce qu’inhumain.

Un dieu grandeur nature.

I

16/12/2024

Température au sommet du Khan Tengri -37°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -59°

Achat de chaussures G2 Evo. Conçues pour la haute altitude. Le froid intense. La montagne.

Pas acheté la version Olympus Mons conçue pour l’ultime altitude. Le froid extrême. Les 8000.

Tous les mille mètres, la chaussure prend 100 euros. Au niveau de la mer, on marche pour moins de cent balles. Pour gravir le mont blanc on se chausse à 500. Et on trime sur l’Everest pour plus de 900.

Mon pied se vêt de la presque haute gamme. G2 Evo, j’espère que tu les vaux. Sur le modeste Khan Tengri au froid pourtant sibérien, j’espère que tu me tiendras chaud.

Température au sommet de l’Everest  -29°

Température ressentie au sommet de l’Everest  -49°

Bizarre, ce sommet qui se gave de froid pour humilier leur maître à tous.

Inquiétant ? Pas pour l’instant. Mais, bizarre, sans aucun doute. Bien vérifier le matériel. Et doubler les chaussettes.

17/12/2024

Mardi, on est fermés. Le café de pancakes à la japonaise Fuwa Fuwa est fermé. Ibrahim mon épicier aux clémentes clémentines est fermé. Le temps gris n’annonce pas la montagne, plutôt la Bretagne. Noël à la plage, Août à l’étage.

La température au sommet du Seigneur est toujours aussi impressionnante

Température au sommet du Khan Tengri -38°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -58°

L’Everest fait pâle figure à côté

Température au sommet de l’Everest  -31°

Température ressentie au sommet de l’Everest  -55°

Heureusement le Vieux Campeur est ouvert et je fais le plein de barres. Des Cliff au bon goût, hyper-protéinées, pleines d’énergie. Recette miracle pour les 1050m de dénivelé du dernier jour. Et pour trois jours de cascade mi-janvier – garder la forme, garder le fond, se faire la main, refaire les nerfs.

Constance L. m’a donné une mission : reportage photographique de fleurs et plantes des étages nivaux au Kirghizistan. Je m’en acquitterai, si je les reconnais. Et si le glacier en supporte quelques-unes.

Sur les photos prises depuis le camp de base, tout à l’air gris-blanc…

Éric de Secret Planet me fait une petite surprise : le départ est avancé de 6 jours ! Et je lui fais une petite surprise : je ne rentrerai pas à Paris. Non, je vais faire un trajet improbable, Bichkek-Naxos via Istanbul et Athènes avant d’accoster en chaussures d’alpi sur la plage d’Aegiali.

On rêve toujours au retour. A l’arrivée en héros. Au débarquement laudateur. Moins souvent aux épreuves, à la fatigue, à l’effort. Au froid. L’ennui sous la tente. Au thermomètre bloqué. Antithèse de l’enfer.

18/12/2024

Drôle de matinée. Aujourd’hui, camp d’entraînement. Trail long si le cœur m’en dit, si les jambes me portent. Trail long et aéré j’espère, en vallée ou en montée, à Bleau ou à Sceaux. Faut voir ce qui se fait de mieux.

Trail long pour démarrer la saison, ou finir l’année, en santé à défaut de beauté. Essayer ses nouvelles chaussures, se rassurer les genoux, se sortir le moral des chaussettes. Grimper sur le Khanomètre et décider de sa positive altitude.

Et prendre une veste à cause du froid. Pas un costar, juste une veste.

Température au sommet du Khan Tengri -35°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -55°

Pas besoin de la grosse doudoune pour courir en forêt, un petit blouson suffira. Quelque chose de simple, pas trop collant, un coupe-vent. Ou un Buff tout bête ? Avec son regard bien connu, le Buff sert à tout et remplit bien ses offices.

Là-haut, il sera peut-être doublé.

Température au sommet de l’Everest  -30°

Température ressentie au sommet de l’Everest  -48°

Comment peut-il faire moins froid près de deux mille mètres plus haut ? J’ai le Khanomètre à zéro !

Mais l’espoir fait vivre. L’espoir, et le Black Yak, et la Mountain Hard Wear, et les G2 Evo…

Et mon mental, là-dedans ? Il fait quoi ? Il se protège ?

Je regarde encore une photo du Khan et me sens mieux. Pas meilleur, non. Juste mieux.

Allez, courons. Allons, courez. Aller courir.

19/12/2024

Simple relevé météorologique, aujourd’hui rien d’autre à signaler… Ah, si : un léger réchauffement peut-être !

Température au sommet du Khan Tengri -34°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -54°

Et un peu d’équité dans le monde des géants atmosphériques

Température au sommet de l’Everest  -31°

Température ressentie au sommet de l’Everest  -54°

Renaît alors l’espoir de garder ses orteils, de compter sur toutes ses phalanges, de revenir dodu et content avec dix éléments à ses pieds et ses mains.

21/12/2024

Premier jour de l’hiver.

Le Khan ne se laisse pas faire.

Premier jour de l’hiver. Température impensable.

Température au sommet du Khan Tengri -39°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -67°

Et une question sous la bruine parisienne : à quelle altitude la pluie devient-elle belle ? A quelle altitude l’eau devient -elle neige ?

En tout cas, le Khan ne se laisse pas faire.

Son altier rival n’en mène pas large, du haut de ses majestueux 8000 il peine à se mesurer au maître incontesté de la froideur hivernale.

Température au sommet de l’Everest  -36°

Température ressentie au sommet de l’Everest  -60°

Quant au très surfait Denali en Alaska, il ne joue pas dans la même catégorie. Absolument pas.

Température au sommet du Denali -30°

Température ressentie au sommet du Denali -48°

On n’en parlera pas, on ne le citera plus, restons concentré. Les carnets du Khan doivent se montrer fidèle à la réputation de leur seigneur et maître. Oui, on invite Sagarmatha, on invite Chomolungma, on tolère l’Everest géant des géants, mais pour lui faire la leçon. Monseigneur des ombres et de la couleur bleue, vous êtes bien le plus froid.

(Ouverture de parenthèse tautologique : le K2 s’impose aujourd’hui

Température au sommet du K2 -43°

Température ressentie au sommet du K2 -71°

fermeture de parenthèse tautologique.)

Et toujours cette question de basse altitude : quand la pluie devient-elle belle ?

26/12/2024

Retour de truffe. Retour de bombance. Retour de faste.

Retour au Khan.

Température au sommet du Khan Tengri -34°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -59°

Un temps de Noël s’impose au Seigneur qui, bonne âme, se lasse de souffler. Le froid se pose, tranquille, s’étend sur les pentes, caresse les rochers. Le froid se pose, un petit froid de Noël conciliant.

Température au sommet de l’Everest  -30°

Température ressentie au sommet de l’Everest  -49°

Enfin une température concevable, enfin un froid imaginable. On repasse au -30, température déjà connue, déjà expérimentée, un simple -30 qui vous fait certes froid, mais pas dans le dos. Un froid civil.

Sous le ciel diffus qui se confond avec la terre et la mer de l’île de Bréhat, on n’a pas la notion du froid. On sent un vent, oui, un beau vent qui déséquilibre jusqu’aux chiens sur la jetée de l’Arcouest. On sent des gouttes d’eau brumisées qui tapissent les naseaux et salent les lèvres. Mais pas le froid. Plutôt, un bain de fraîcheur revigorante.

Rien à voir avec le Seigneur du ciel bleu.

Parenthèse refermée sur de nouvelles données.

27/12/2024

Une petite piqûre de rappel que le froid se plaît à infliger au sortir de la chambre. Finie la thermalité humide et la touffeur enveloppante de la Bretagne, fini l’air enroulé autour des oreilles qui chatouille sans heurter, aujourd’hui, piqûre de rappel. Le froid est moribond, pourtant il se débat. Lutte contre les préjugés les idées reçues et les évidences. Le froid n’a que faire des envies des humains, n’a que faire des idéaux construits contre lui, n’a que faire des machines qui s’usent à l’abattre. Envers et contre tous, le froid revit aujourd’hui. Un regard vers les cimes me rassure : la différence n’est pas « si pire », comme on aime dire là-haut.

Température au sommet du Khan Tengri -33°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -50°

28/12/2024

Petit matin de course. Se préparer. Se remplir de café. Se vider les entrailles. Regarder le soleil absent. L’appeler, lui dire de venir me chercher. Attendre en vain une réponse. Attendre que l’envie se prenne au jeu.

Le froid stimule la course. Les pieds dans la neige. La tête dans le vent. Le froid stimule.

Derrière la fenêtre.

Là-bas, là-haut, le Seigneur revit aussi.

Température au sommet du Khan Tengri -38°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -59°

Dernier week-end de l’année. Dernière impression de vacance avant le renouveau. Ralentir le temps. Compter les minutes. Ne pas se laisser emballer. Surtout, ne pas se précipiter. Le décompte commencera dans trois jours et va durer six mois, alors, en profiter.

Ralentir le temps. Ne pas se précipiter. Regarder en l’air.

Température au sommet de l’Everest  -35°

Température ressentie au sommet de l’Everest  -59°

La saison des avalanches a débuté. Premières neiges, premières sorties, premières erreurs. Premières horreurs.

La saison des premières neiges et des annonces lugubres, une personne sur 65 millions en France, une personne sur 9 millions en Suisse, litanie de confort des accidents exceptionnels. Et chacun de s’emparer de la dangerosité de la neige, des avalanches, de son caractère imprévisible. Meurtrier. Inhumain.

La saison des avalanches a bien débuté cette année.

02/01/2025

Pluie persistante sur les collines morvandelles. Pluie piquante, caressante, chatoyante selon l’humeur. Pluie annonciatrice de neige, peut-être ?

Non. Simple pluie banale de nouvel an.

Et toujours les sommets…

Température au sommet du Khan Tengri -36°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -65°

La constance de l’hiver montagneux, au nord. Les températures intersidérales qui visent le zéro absolu. Il y a de l’air, là-haut. Il y a de la vie. Pas assez pour l’humain, mais assez pour s’éloigner du Kelvin. Il y a de la vie quand on y monte. Quand on le gravit. Quand on y sourit.

Petite pluie morvandelle faite pour aller dans les champs s’imbiber les poumons d’humidité renouvelée. Et le bruit des gouttes d’eau sur les tuiles moque le bruit de la neige sur le toit de la tente. Le bruit des pieds dans les flaques. Le crissement des pieds dans la neige fraîche. Le bruit du vent qui bouscule les tuiles. Le bruit du vent qui harcèle la tente. Bruit doux des climats tempérés. Vacarme tonitruant des montages extrêmes.

Température au sommet de l’Everest  -30°

Température ressentie au sommet de l’Everest  -50°

Peut-on être trop vêtu ? Peut-on être si têtu ?

Doit-on se couvrir ? Doit-on souffrir ?

03/01/2025

Soleil resplendissant. Petit froid naissant. Frémissement de l’hiver qui s’installe et souffle les branches givrées.

On cause, là. On se dit des choses, l’hiver et moi. On se parle comme de vieux amis longtemps séparés qui se retrouvent et s’inspectent. « Tu as changé, tu as vieilli, tu es moins froid, tu fais moins peur. » « Oui mais je suis là ! Encore prêt à tout recouvrir. Je suis bien là. Ne t’inquiète pas. »

Eh si ! Justement, je m’inquiète ! Comment me préparer au sommet dénudé, bousculé et sifflant quand l’hiver a baissé les bras ? Quand le zéro relatif peine à se faire entendre et que les rayons froids du soleil dardent sans blesser ? Un bain froid, peut-être ? Une immersion totale dans la rivière ?

Oui, ça devrait le faire.

Mais, non, je ne le ferai pas. Toujours préféré le progressif au brutal, l’habituation à la violence. Toujours. Même quand je n’ai pas le choix.

Et je n’aurai pas le choix…

Température au sommet du Khan Tengri -35°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -60°

Décidément, mon petit hiver ne tient pas la distance, et le trail qui m’y attend n’ira pas loin non plus !

Température au sommet du Plomb du Cantal -4°

Température ressentie au sommet du Plomb du Cantal -10°

05/01/2025

Des coups de feu maculent la campagne. L’air froid porte les sons jusqu’aux oreilles.

Aujourd’hui, marcher masqué. Marcher caché. Ou rester dedans. Le froid pousse à sortir, les fusils suggèrent de rester.

Pourtant la campagne appelle. Et le froid est reparti. Rentré chez lui. Reparti vers les sommets éthérés.

Température au sommet du Khan Tengri -32°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -43°

Tiens ! Le vent est tombé, là-haut aussi ! Les mains sortent de leurs gants, les pieds se frottent d’aise, s’excitent l’un contre l’autre prêts à sortir des chaussures.

Fouler la neige pied nu… Et pourquoi pas ?

La vie animale cesse d’importuner. De surprendre. De plaire ou de menacer. La vie animale cède la place à l’unicité. L’intégrité.

L’humanité solitaire.

L’immensité.

Là-haut. Presque au chaud. Pas de vent. Pas de vague. Rien ni personne.

Température au sommet de l’Everest  -32°

Température ressentie au sommet de l’Everest  -54°

07/01/2025

Passer l’anniversaire. L’épiphanie. Le doublé premier dimanche – 6 janvier dont je suis l’heureux détenteur.

Moi, j’ai eu une épiphanie. Et même plusieurs, concernant le Seigneur du ciel bleu.

Première épiphanie : le sommet qui domine le Kirghizstan s’avère finalement être au Kazakhstan. Une histoire de frontière tracée au cordeau, d’anciennes républiques soviétiques en in-Stan-ce. Encore une histoire de décolonisation.

Deuxième épiphanie : le sommet qui affiche ses 7010m d’altitude s’avère n’atteindre que les 6990m. Une triste vérité, de celles qui disqualifient l’Aconcagua malgré les rodomontades argentines qui le soulèvent de quelques dizaines de mètres.

Ici, point de forfanterie. Plutôt un gros avertissement : voyageur, alpiniste, pèlerin, curieux, ne t’avise pas d’atteindre l’altitude des 7010 qui, te semble-t-il, peut se mesurer. Non, reste sagement à la croix, au rocher, sommet sûr et certain. Ne t’avise pas d’aller sur la glace incertaine. Il paraît qu’on en tombe.

Température au sommet du Khan Tengri -37°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -62°

Avec un tel ressenti, comment ne pas se fier à la glace sommitale ? Mais ce sont les Russes eux-mêmes, dont la réputation de casse-cous, trompe-la-mort et boit-sans-soif n’est plus à faire, qui le disent. Alors, restons. Ce sera 6990m, et pas un de plus. Quelques-uns de moins, peut-être bien.

Certes, ton chiffre parfait n’est pas loin. Tes 7000m, bien sûr. Mais aussi tes 23000 pieds qui font 7010,4 m, soit juste au-dessus de tes genoux quand tu prends pied sur la glace sommitale et regarde vers le ciel bleu. Un petit saut, peut-être ? Un joyeux bond qui te transporterait au-dessus de ces 23000 pieds ?

Non. Sois sage. Une fois là-haut, emplis tes yeux, emplis ton cœur, vide tes poumons et prépare-toi à descendre. Et si ça peut te rassurer, si ces quelques mètres, ces quelques pieds te ravagent le cœur, te taraudent l’estime, te minent l’estomac, si ton ambition est d’accrocher le millier comme d’autres les médailles, regarde donc tout en haut :

Température au sommet de l’Everest  -39°

Température ressentie au sommet de l’Everest  -58°

08/01/2025

Tengri est le dieu, certes, mais le dieu du ciel bleu. Aujourd’hui, on pose la question : « Tengri », ou « T’es gris » ?

La pluie tombe sans discontinuer et m’évoque les affres de l’expédition sous tempête. La semaine sous la tente à déneiger ; entendre le vent mais ne pas le sentir. Compter les flocons mais ne pas s’en imprégner. S’immerger en soi-même. Pensées. Névroses. Travers. Pensées. Retours.

Et la pluie tombe sans discontinuer.

Température au sommet de la tour Eiffel 9°

Température ressentie au sommet de la tour Eiffel 6°

Là-haut, la neige l’émule. Émulsion différée d’eau et de vent mâtinée de poussière d’étoiles, la neige se précipite. Elle fond sur la tente. Mais elle ne fond pas, une fois sur la tente. Elle fond et dure. Durcit et perdure. Réfrigère et me glace.

La tente. L’effroi. L’oubli.

Aujourd’hui c’est le roi des ciels gris qui pèsent sur ma tête.

Température au sommet du Khan Tengri -44°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -63°

09/01/2025

Équipement, équipement, tout est équipement !

Bientôt l’atmosphère elle-même devra s’équiper d’un filtre universel, un séparateur de CO2, une cuvette anti-azote.

Courir fut un sport gratuit, ou presque. Courir dans la nature, ce fut aussi libre que nager dans la mer ou marcher dans la montagne.

Mais les temps changent. De plus en plus de joggeurs, de plus en plus de « sportifs », de plus en plus d’argent. Ça commence par les chaussures, bien sûr. Là, à moins d’être un Tarahumara, on a tous besoin de protéger ses pieds et ses articulations. Oui, les chaussures.

Et on pourrait s’arrêter là. Enfiler un vieux short trouvé au fond d’un placard, un T-shirt tout délavé au coton caressant, et hop ! On serait parti. Mais non. Plus maintenant. Maintenant, en 2025, on achète un cuissard de compression, des jambières anti-pression, un blouson coupe-vent imperméable gore même pas tex pour une somme absurde. Et des bâtons.

Ah, les bâtons… bâtons de marche, de ski, de randonnée, d’alpinisme, de trail, de course, de marche nordique, tout est affaire de bâtons.

Et d’argent.

Température au sommet de la tour Eiffel 5°

Température ressentie au sommet de la tour Eiffel 2°

Oui, un blouson.

Pour aller là-haut, oui, tout là-haut il vaut mieux s’équiper. Deux bouts de bois feraient l’affaire mais ce n’est plus l’idée. Pour aller là-haut, oui, tout là-haut il faut s’équiper au mieux de la technologie moderne. Carbone, alu, acier, pliant, lockable, télescopiquement réglable, poignée longue, confortable, spéciale traversée. Et pourquoi pas une paire pour monter, une pour descendre et une pour le plat ?

Pour monter là-haut tout là-haut, tour Eiffel ou dieu du ciel, il faut des bâtons robustes et conciliants. Et toujours plus d’équipement.

Température au sommet du Khan Tengri -39°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -68°

13/01/2025

Le Ciel Bleu s’étend jusqu’à Paris ce matin. Étroit, étriqué même, parcellaire, fragmenté. Mais bleu. D’un bleu qui attire l’œil et élève le souffle, donne des ailes aux pensées et du cœur aux muscles. Un bleu qui fait marcher dans la tête avant de partir en marchant.

Un bleu bien froid, aussi. Un bleu de saison.

Température au sommet de la tour Eiffel 1°

Température ressentie au sommet de la tour Eiffel 0°

Enfin, le négatif se présente ! Encore timidement, il s’apprête à décaler le zéro d’un petit coup de pouce, le reléguer au rang d’inutilité, de souvenir, d’artefact d’une météo peu inspirée qui frise la nullité.

Aujourd’hui peut-être, demain, bientôt sûrement, le négatif va vaincre. Dominer. S’imposer. Congeler les cellules. Immobiliser les eaux. Apaiser les noyaux et figer les membranes. Le négatif de saison se prépare à revivre. Et guette d’un œil effaré son sublime voisin.

Température au sommet du Khan Tengri -33°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -48°

Pas de vent, ou si peu, au sommet du Ciel Bleu.

14/01/2025

Journée d’espoir déçu. Rendez-vous annulé. Publication reportée. Journée où le regard doit viser là-haut pour se rasséréner.

Et là-haut, le Ciel Bleu est là. Bien installé, campé sur ses nuages disséminés, ponctuation élégante et sommaire, peu invasive.  Il m’observe. Me pousse de son souffle, m’attise de son bleu. Me donne du courage. Espoir déçu bientôt revivifié.

Dans deux jours, première montagne de 2025. Première goulotte, première cascade, première neige de Chamonix pour étrenner ce ciel bleu et froid qui moteur mon corps.

Température au sommet de l’Aiguille du midi -6°

Température ressentie au sommet de l’Aiguille du midi -15°

Un peu de froid réel m’attend, une piqûre de préparation, une petite secousse de bienvenue. Sous le soleil des latitudes tempérées, riant des Alpes et de leurs petits sommets, l’unique roi du Ciel Bleu me nargue de toute sa profondeur.

Température au sommet du Khan Tengri -34°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -44°

20/01/2025

Week-end comme on en voudrait plus. Enfin, moi. Comme j’en voudrais plus. De la grimpe, de la neige, de la glace. Du bleu, du bleu, du bleu. Du froid et du bleu au-dessus du granit rouge et de la neige du bassin d’Argentière.

Piolets, crampons, les mains, les pieds, les yeux pas trop loin, le regard entre les jambes, pas trop bas. Taper, ancrer, piquer, monter. Taper, coincer, piquer, monter. Sortir dans le Ciel Bleu divin, ouvrir les yeux, les poumons et tous ses sens.

Et respirer.

Température au sommet de l’Aiguille du midi -15°

Température ressentie au sommet de l’Aiguille du midi -22°

On se rapproche, tout doucement, des conditions à venir. Les doigts s’emballent, le visage fonce, les yeux pleurent et les pieds… oui, les pieds ? Quels pieds ? Ceux qui sont cachés au fond des chaussures et ne bougent pas ? Ceux qu’on ne sent plus ? Ceux qui ne disent rien ? Les pieds bien planqués dans la neige qui se font oublier ?

Il ne faudrait pas tant les oublier. Non. Pas tant. Ils doivent encore servir, et se préparer à pire.

Température au sommet du Khan Tengri -36°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -60°

25/01/2025

Une certitude : l’envie de partir.

Une certitude : la majesté du Bleu.

Les expéditions se préparent dans l’envie d’absolu, la certitude que la cible sera chargée de beautés. Génératrice de sensations. D’émotions. D’aventure à narrer.

Une certitude : je me prépare physiquement, mentalement et matériellement pour gravir le Khan. Marcher, courir, grimper, glisser. Focus. Toujours focus. Sac à dos. Chaussures. Piolets. Une, non, deux doudounes. Courir, rouler. Grimper. Focus. Focus. Attendre pour finir la liste, la page est trop petite et la date trop lointaine. Se contenter pour l’instant les sommets avoisinants.

Température au sommet de l’Aiguille du midi -5°

Température ressentie au sommet de l’Aiguille du midi -15°

Oui, l’ascension du Khan Tengri s’impose à moi comme une évidence nourrie de certitude. Alors, pourquoi cette incertitude qui me ronge ? Pourquoi les précautions, atermoiements, reculades et valses-hésitations de l’organisateur ? Pourquoi ? Il aurait, lui, d’autres contraintes que mon seul plaisir et ma seule intention ?

Probable.

Finalement, ne reste qu’une certitude : que j’y aille, ou pas, il fait froid chez le Seigneur du Ciel Bleu.

Température au sommet du Khan Tengri -35°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -57°

27/01/2025

La nuit est propice aux extrêmes. Les peurs se font plus grandes, les émotions sont décuplées, les sensations prennent une réalité qu’on ne leur reconnaît pas, d’habitude.

La nuit, se faire peur. Observer les ciels, toucher du doigt les étoiles, se faire peur de l’immensité. Du sifflement du vent. Des bruits, cognements grondements et déchirements de la tente.

Se faire peur de vivre la nuit.

Et le froid.

Température au sommet de l’Aiguille du midi -8°

Température ressentie au sommet de l’Aiguille du midi -19°

Insomnie radicale. Préparation au voyage. Insomnie chronique de la nuit dans le froid (dehors), dans le vent (à l’extérieur), dans les rêves bizarres de pièces de monnaie qui manquent dans la poche.

Help me Dr Freud, il me manque des sous !

Ou tout simplement, il me manque de quoi. De quoi résister au froid. De quoi grimper jusqu’en haut. De quoi atteindre le Bleu céleste. Et de faire, surtout, que je m’y plaise.

Température au sommet du Khan Tengri -38°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -49°

Faire à l’âge où l’on dort ce qu’on devrait avoir fait à l’âge d’or.

Faire à l’âge avancé ce qu’on aurait pu faire il y a des années.

Faire reculer les frontières.

Avoir peur de ne pas faire plus qu’avoir peur d’être défait.

Ne pas avoir peur, finalement. Que risque-t-on à faire, à dire, à être quand on approche de la fin ?

Oui. Que risque-t-on à risquer sa peau finie, son enveloppe bientôt atteinte, son être fuyant aux longues années qui s’empilent et s’effacent ?

Pensées déplacées, suis en pleine forme et en bonne santé, mais pensées tout de même.

Allez, se recoucher !

28/01/2025

Ma mappemonde parle en Braille. Mes doigts courent sur les sommets et tracent une carte du monde de la haute altitude. Commencent par l’arc himalayen, phénoménal, à l’échelle d’une terre. D’un continent. L’arc immense des plus hauts sommets.

Température au sommet de l’Everest -24°

Température ressentie au sommet de l’Everest -38°

On s’égare sur la longue dorsale iranienne. Les hauts plateaux éthiopiens. Mes doigts courent sur le globe en prémisses de voyage.

De l’autre côté, l’infatigable soulèvement des Amériques, les Rocheuses de l’Alaska jusqu’au Mexique, les Andes à la suite. Des dizaines de milliers de kilomètres épineux, soulevés de terre, qui dominent, qui déchirent.

Les montagnes séparent les terres et unissent les humains. Les montagnes déchirent le sol et réconcilient les esprits. Tous, nous les voulons. Se tenir au sommet. À pas de géants bondir, de pic en pic, d’arête en arête, sauter les failles et les brèches, effacer d’un coup de crampon les plateaux et les plaines pour se hisser là-haut. Tout là-haut. Tout au bout de mes dix doigts.

Mais revenons aux origines.

L’arc himalayen parti de l’est s’étale vers le nord, s’étire vers l’ouest puis rebique brusquement pour s’achever vers l’est, cachalot émergé qui donne un coup de queue à la terre pour calmer ses ardeurs, lui montrer son ampleur. La façonner à son image. La queue du cachalot s’achève aux monts célestes. Mes Tian Shan à venir. Mon Ciel Bleu, mon Bleu Céleste impatient de me voir – ou serait-ce le contraire ?

Température au sommet du Khan Tengri -35°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -59°

Ce froid, ce froid, ce froid qui ne finit pas…

II

01/02/2025

Aujourd’hui, le froid est terminé. L’expédition est ANNULEE. Le Khan Tengri m’attendra, du moins, lui, il ne bougera pas. Moi, je ne sais pas. J’attendrai, peut-être, que les années m’envahissent et m’alourdissent au point que je ne regrimperai plus. J’attendrai, peut-être, que les années s’envolent et me laissent, moi devenu diaphane (quelle drôle d’idée, quand on me connaît !), escalader sans jamais sentir le Bleu Céleste dont je rêve.

Lui, en tout cas, c’est sûr, il attendra. Imperturbable. Immuable. Décidément altier et haut devant. Mon Khan Tengri reste une voie improbable vers une sortie retardée.

Et le froid, toujours, le froid.

Température au sommet du Khan Tengri -40°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -68°

02/02/2025

Une telle lumière, ça ne se laisse pas dehors. On n’abandonne pas la lumière. On ne la repousse pas.

Une telle lumière digne du Ciel Bleu, on la prend en soi. Elle nous exalte, nous pousse à bouger, sortir, courir, marcher. Ou pédaler, tiens, pourquoi pas ?

Elle nous tire, d’ailleurs, plutôt qu’elle ne nous pousse, de ses rayons puissants qui trouent l’éther et nous accrochent par les yeux. La lumière aujourd’hui redonne de la vie à l’espoir déçu. Après tout, pourquoi l’année 2026 ne serait-elle pas meilleure ? 2025 is so overrated !

Température au sommet du Khan Tengri -40°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -64°

Une année de plus pour s’acclimater. Se dorloter au fond du duvet en attendant la crise de froid. Se masser les pieds dans les chaussures confortables en imaginant, seulement en imaginant, l’effet que cela ferait de les retirer et de se plonger dans le vent. La neige. La glace. L’immensité.

Et puis se reprendre un petit coup d’hiver bien de chez nous, pas trop dur, pas trop fier, un petit coup d’hiver pas trop méchant pour rigoler de lui avec le Khan Tengri.

Température au sommet de l’Aiguille du midi -12°

Température ressentie au sommet de l’Aiguille du midi -12°

Même pas du vrai froid, presque une invite à aller voir, là-haut, cette absence de vent sous un beau soleil. L’année 2025 va être locale, autant en profiter.

06/02/2025

C’est drôle, le divin s’éloigne. La terre reprend son poids. Ses droits. Son ampleur. Son confort aussi, mais qui veut du confort à la place du Bleu Céleste ?

Pas moi. En tout cas pas tous les jours, et pas dans l’esprit.

Le divin s’éloigne. Son roi ne sera pas couronné cette année, pas par moi. Je n’aurai pas le plaisir de fouler son sommet dégarni, son crâne de pierre et sa calotte de glace. Non, je vais l’attendre, encore. Grimper plus modestement. Marcher, aussi.

Et me réchauffer.

Le Khan Tengri devient mon mont Analogue, je m’en doutais déjà, maintenant je le sais. Je sens d’ici son inaccessibilité, sa base empierrée enchâssée dans un glacier sans fin, le plus grand qui soit, le glacier d’Inylchek. Le plus long glacier du monde… peut-être. Le plus grand glacier de mon monde… assurément.

Assurez-moi, mon cher Khan, de ne pas vous écrouler de fatigue ou de réchauffement d’ici l’année prochaine. Assurez-moi, cher Maître du Ciel Bleu, de rester, imperturbable, inamovible, essentiel, fermement posé sur votre glacier. Et je viendrai vous voir. Oui, c’est sûr. Je viendrai vous voir.

Température au sommet du Khan Tengri -38°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -50°

10/02/2025

En deux siècles, en cinquante ans, en vingt ans la terre a rapetissé. Elle s’est transformée en une petite rotondité sans ambition, une petite unité de mesure loin de sa démesure d’antan. Le temps hellénique de l’Océan final est éteint. Le temps du précipice en bordure d’humanité a vécu. Le temps de l’infini terrestre est dépassé. Maintenant, on prend la direction qui nous convient, on prend le vol qui nous suffit, on s’imagine intersidéral, on se prend pour Captain America, on s’ElonMuskise à la surface du monde foulé aux pieds, écrasé de stature, dépassé par l’humain. Les continents se franchissent à l’envi, les océans se survolent à distance, l’atmosphère n’est plus une limite, les reliefs et les forêts, les déserts et les fleuves ne sont que des zones colorées sur une terre devenue jouet. La terre est devenue démesurément petite.

Et puis, vient la réalité. L’expé qui ne part pas. La distance qui se rétablit. L’éloignement, le sain éloignement, le seul qui compte, celui du temps qu’on met.

Mon Bleu Céleste vient de s’éloigner d’un an, la distance qui me sépare de lui redevenue gigantesque.

Toujours quelques milliers de petits kilomètres ridiculement couverts par le moindre moyen-courrier. À peine quelques sauts de puce géante me séparent des Tian Shan. Mais lui reste, de nouveau, inaccessible. Infiniment loin dans le temps.

En un an, tout peut arriver…

Température au sommet du Khan Tengri -40°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -67°

L’hallucinante vigueur du vent qui te troue le goretex, te défonce la polaire, t’explose le duvet est un simple chiffre de papier. On n’y croit pas. Pas encore. Trop loin, tout ça, trop loin dans le temps, à défaut de l’espace. Aujourd’hui, la Terre a retrouvé une taille inhumaine, une dimension gigantesque, c’est salutaire.

Température au sommet de la tour Eiffel 4°

Température ressentie au sommet de la tour Eiffel 1°

16/02/2025

J’entends certains parler déjà de la fin de l’hiver. Février, le mois le plus froid, doit son nom à son froid. Ce n’est pas la fin de l’hiver, plutôt le beau milieu mais la lumière qui ressort, le jour qui s’allonge, le froid qui s’assèche donne un allant que les derniers jours de décembre, les premiers jours de l’hiver, n’avaient pas. Ils l’avaient, cet allant, perdu. Oublié au fond de leurs obscurités. Caché dans les gouttes de neige mêlée de pluie qui descendaient sur la vallée. Insensibles aux montagnes, au bleu du ciel, à la lumière. Le Morvan aujourd’hui s’affiche en bleu céleste. Divin, certainement, même si plutôt polythéiste, et d’une toute autre langue. Divin de sa lumière retrouvée. Divin, au plein cœur de l’hiver. Comme le sont encore ses températures.

Température au sommet du mont Beuvray -1°

Température ressentie au sommet du mont Beuvray -4°

Le Roi du Ciel Bleu, lui, ne sent pas le temps qui passe.

Température au sommet du Khan Tengri -40°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -65°

Imperturbable, il sait que l’hiver n’est pas terminé. Et qu’il ne s’achèvera, probablement, encore pas cette année.

20/02/2025

Le printemps… non. La noirceur du monde outre-atlantique. La noirceur du monde à l’est de l’Europe. La violence.

Le printemps. Le chant silencieux des oiseaux hésitants. Le ululement de la chouette dérangée en plein vol dans la nuit.

Le printemps. On parle ici du loup, un couple aurait été vu dans la forêt.

Croisé mon premier patou de la saison, en plein coeur de la forêt morvandelle.

Le printemps. Douceur de la température, aigreur du monde, noirceur des états.

Heureusement, il reste l’immuable.

Température au sommet du Khan Tengri -35°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -56°

Et l’excitation du moment : l’astéroïde 2024YR4 se rapproche, la probabilité de collision avec la terre en 2032 est significative : plus de 3%. Notre avenir se joue à une petite déviation dans l’espace, un infime fraction de degré angulaire qui enverrait YR4 sur nous, ou le ferait passer en coup de vent loin de nous…

L’immuable : la lune.

Elle tourne et se révèle, chaque nuit, jusqu’en 2032. Elle a son mont Blanc elle aussi, fièrement érigé au sommet des Alpes lunaires.

Température au sommet du mont Blanc -240°

Température ressentie au sommet du mont Blanc -240°

21/02/2025

Le monde du tourisme de haute altitude est un monde de points singuliers à relier par un trait de crayon – ou d’avion.

Le Khan Tengri t’échappe ? Vise donc l’Ama Dablam !

L’Everest est trop cher ? Tente donc le Choy Oyu !

Le Népal est bondé ? Cours donc au Pakistan !

On se cherche des illusions d’aventure solitaire et engagée, on se trouve du tourisme sportif pour aventuriers cossus. Et c’est bien, oui. Quand même, c’est bien. Mais on doit le savoir. Ne pas se croire héritier de Tensing ou Mallory. Ne pas se rêver en Whymper ou Hillary. Reconnaître ce que l’on est : des privilégiés avec un gout pour l’altitude, et quelques capacités. Pas plus. Pas moins, mais pas plus.

Température au sommet du Khan Tengri -38°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -54°

L’expédition commerciale de haute montagne est affaire de préparation, de protection et de budget. Et se remettre entre les bonnes mains. Marcher, grimper, bivouaquer, tout le monde n’en a pas envie, mais tout le monde en est capable. Il est plus aventureux de traverser de nuit la forêt de Fontainebleau que d’escalader les hauts sommets de la planète.

Température au sommet du rocher du Potala 17°

Température ressentie au sommet du rocher du Potala 17°

27/02/2025

Cher Carnet, tu m’évites ? Je ne te croise plus, je ne te vois plus, je ne te parle plus. Mais qu’ai-je donc fait  pour mériter ton dédain ? Allez, cher Carnet, avoue :  tu ne m’aimes plus. Tu as honte de moi.

Oui, je te comprends. Tu as honte.

Après avoir renoncé – le mot est fort, mais mérité – à toucher du doigt le Bleu Céleste en 2025, me voilà renonçant – el mot est fort, mais mérité – au joli trail des volcans !

Température au sommet du Puy de Dôme -1°

Température ressentie au sommet du Puy de Dôme -6°

Pour un peu, cher Carnet, tu m’autoriserais à ne plus rêver de montagne, à ne plus me projeter dans les airs, courir sur les sentiers, marcher sur les rochers, grimper sur les glaciers ?

Tu m’y autoriseras, et ensuite, tu me renieras. Et je ne le mérite pas. Pas encore. Mon abandon total au sein de tes lignes ne veut pas dire abandon total de mes désirs. Pas encore.

Alors, cher Carnet, je t’en conjure, give me a break. Et laisse-moi une chance de me refaire. Les années passent, les temps changent, et les éléments avec. Les montagnes restent.

Température au sommet du Khan Tengri -34°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -53°

04/03/2025

Faire la nique, à son âge : quelle idée !

Non. Je reprends : faire la nique à son âge.

Voilà qui est plus clair.

Allez voir là-haut quand même, après avoir hésité, changé d’avis, décliné. Refus devant l’obstacle. Atermoiements. Angliciste procrastination. Avoir dit que non, avoir juré qu’on ne pas, être péremptoire, affirmatif, qu’on ne plus. Avoir grandi. S’être assagi. Rassis. Rationnel.

Et puis non. Trois phrases au téléphone, et y aller quand même !

Température au sommet du Puy de Dôme 5°

Température ressentie au sommet du Puy de Dôme 1°

Se retrouver avec les sportifs, les coureurs, les marcheurs ; les boueux, les floqués, les zippés ; les frimeurs et les bosseurs, les pressés et la lenteur.

Donc, oui, aller voir de haut cette Auvergne, grimper au sommet de quelques puys – surtout ne pas tomber au fond. Prendre un peu de verdeur par une journée poignante de bleu elle aussi. Se dire que non, le corps n’est pas fini. Que l’envie, elle, a bien disparu. Courir, ah, oui, la belle affaire ! Quel bonheur de courir dans les bois, sur les monts, dans les prés. Et quelle corvée parfois d’aller de point en point sans but autre que la fin ! Retrouver un peu d’allant à la trouée des forêts qui tapissent les monts ; à la vue des sommets ; à la descente ludique, technique ou douloureuse.

Se dire qu’on peut, oui, mais veut-on ?

Le corps qui persiste renvoie au Bleu Céleste. Se redire qu’on peut, et qu’on veut. Pour l’expérience. La nouveauté. La sensation d’être, pleinement. La complétude. Trouver au fond d’une tente, au sommet d’un pic, aux pas profonds dans la neige, une condition d’existence nouvelle. Différente.

Unique.

Faire l’unique à son âge.

Température au sommet du Khan Tengri -37°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -55°

18/03/2025

Trente-trois ans depuis un nouveau départ. Quitter une vie, une femme, une maison. Arriver dans un lieu vide ou presque. Se sentir seul. À l’aise. Au blanc. Trente-trois ans : durée qui suffit à certains pour changer le monde. Pour d’autres : temps qu’il faut pour bâtir le sien.

Il y a trente-trois ans je descendais d’une montagne bannie pour mettre ma vie à plat. Les hauteurs étaient lointaines. Inaccessibles. Hautaines. Alors, grimper ? Oui, mais petitement, rochers ou cailloux, blocs ou falaises. Aucune ambition verticale, simple plaisir d’exister. Tirer sur ses bras, pousser sur ses jambes. Sentir ses muscles. Vivre sans imagination. Aller dans la forêt de Fontainebleau se mesurer à soi-même.

Température au sommet du Diplodocus 5°

Température ressentie au sommet du Diplodocus 5°

Trente-trois ans, des années passées, des idées qui se fixent, le corps qui se précise en perdant sa souplesse, mais pas encore son envie de pousser, de tirer, de se hisser. Soi-même, on se connaît trop bien. Pus de surprise à attendre, plus de limites à repousser, plus de frontières physiques à toucher du bout du doigt, d’une prise extrême, d’un pied improbable. Non. Les limites, elles te regardent dans les yeux, de loin. Te font signe de venir, mais attention, de prendre ton temps parce qu’elles sont si hautes, hautaines, si fortes, lointaines. Des limites qui ne bougent pas, inaccessibles au désir, atteignables au prix d’efforts certains… Oui, limites au bout de certains efforts, limites au terme de grandes ambitions, qui rassemblent sous un nom l’ensemble de mes imaginations.

Température au sommet du Khan Tengri -34°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -52°

20/03/2025

L’attente.

C’est toujours le moment qu’on oublie. Celui qu’on dénigre, rejette, obscurcit.

L’attente, c’est le moment qui dure le plus longtemps. L’avant du pendant, l’avant, surtout, de l’après. Souvenirs de grimpe sur glace et mixte qui s’estompent déjà. Souvenirs rapides, fuyants, qui m’échappent.

L’attente perdure.

Attente mêlée d’ambition, un livre à publier, de rêve, une montagne à gravir, d’impatience, des dossiers à régler.

Parfois, le Bleu Céleste s’efface alors même qu’il n’a jamais été aussi près. Aussi céleste. Aussi bleu.

Température au sommet de la tour Eiffel 11°

Température ressentie au sommet de la tour Eiffel 11°

L’attente, Lui seul la rend supportable. L’idée de Lui, Bleu Céleste qui imperturbable continue d’être. Immuable. Solide. Planté sur ses bases de rocs et de pierres, de glace et de neige. Dominant la Terre jusqu’à la trouée des nuages dans laquelle on le voit parfois s’élever. Suffit d’avoir bien rêvé. Là-haut, rien ne change et Il m’attend sans faillir. Prêt à m’accueillir. Aussi longtemps que je serai capable de venir le voir, Lui sera là.

Tout juste si un frémissement de printemps semblerait dire que quelque chose de temporel, une ébauche de changement, là-haut, aussi, s’invite.

Température au sommet du Khan Tengri -31°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -46°

05/05/2025

Tout arrive. Il suffit d’attendre. La vie naît, les corps vivent, la vie s’agite, les corps se meuvent. Et les temps changent.

Les temps… enfin, le temps.

Le Bleu Céleste en oublie d’être froid. Il se tempère, modère sa froideur, apaise ses envies de glacial, de morsures mortelles et d’emprise totale.

Le Bleu Céleste montre une face de douceur, un sourire aux lèvres et le geste accueillant. Il appelle à lui mes mains réconfortées, mon esprit rebuté par tant de degrés qui retrouve, de le voir si printanier, un peu d’imaginaire amitié.

Franchir le zéro ? Non, pas question ! Mais, le visualiser, l’avoir en ligne de mire, en horizon,, en espoir partagé, oui. Possible. Mon Bleu céleste redescendu sur Terre m’appelle d’une voix chaleureuse.

Température au sommet du Khan Tengri -22°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -36°

28/06/2025

L’expédition qui devait partir est partie.

Mais, où donc ? Je ne sais pas.

Quelque part pas trop loin de mon Bleu céleste – en tout cas, pas trop loin vu d’ici, de ma banlieue, de ma chaleur dite caniculaire – oui, cela s’appelle l’été, aussi – pas trop loin de mon Bleu céleste, mais ailleurs. Direction pic Lénine, un des rares survivants de l’apothéose communiste.

Mon guide du Khan s’y est fourvoyé.

Certes, il est haut, ce pic. Et froid. Et beau.

Enfin… beau… vu de loin, oui. De près, on le dit plat comme une limande et morne comme la pluie. 7134 m d’altitude et pas une bosse à l’horizon. Quelques longues pentes de neige, un immense plateau glaciaire. Du vent, du froid, peu d’oxygène. Une marche pénible dans des conditions hostiles.

Oui. Il est chiant, ce Lénine.

Température au sommet du Pic Lénine -17°

Température ressentie au sommet du Pic Lénine -27°

 Haut d’à peine 7000 m – il n’en fait que 6990 mais les agences lui rajoutent 10 m de glace plus ou moins avérée – d’ailleurs, on n’y pose pas les pieds, instable comme elle l’est – oui, 10m de glace magique pour satisfaire les consommateurs de hauteur – on y fait pourtant moins le fier. On y est plus sérieux. Pus vertical. Plus rude, aussi.

Plus froid.

Température au sommet du Khan Tengri -19°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -37°

Ce facteur vent qui cavale à travers les steppes de l’Asie centrale porte en lui les germes du froid intense et sibérien, un froid polaire, un froid venu de l’espace intersidéral qui est le seul véritable froid. Le froid du zéro absolu, de l’absence de matière, du vidé éternel. Éternel, justement parce que vide. Ne peut se dégrader. Ne peut se corrompre. Ne peut s’abîmer.

Le Khan Tengri, mon Bleu céleste porte en lui les traces du froid essentiel. Et j’attends maintenant que mon guide fourvoyé redescende pour aller grimper, l’année prochaine, jusqu’au ciel.

29/06/2025

Attention, fuite !

Fuite d’eau. Évaporation. Le corps se dessèche. Les mains se crispent. La tête s’allège. La pensée devient informulée, les mots restent coincés. La langue colle au palais.

Attention, fuite d’eau : c’est la canicule.

Mon Bleu céleste m’appelle de tout son froid préservé, là-haut, oui là-haut pas question de se sentir collant, abattu, écrasé par le plomb qui t’assomme. No, là-haut, on est bien. À la fraîche.

 Température au sommet du Khan Tengri -19°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -36°

Alors il faut que ce là-haut tienne. Que toutes ses pierres, toute sa glace, tout la neige accumulée sur la beauté de mon Bleu se consolide à la base. Il faut, oui, il est impératif que tout ça colle. Solidement. Éternellement. Que le Khan du panthéon tengriste ne s’affaisse pas un jour de grande fonte.

Alors, on ignore la plaine. On ignore Blatten. On ignore La Bérarde. Pour se rassurer, on ignore les cris des rochers qui s’écartent de leurs voisins, on ignore l’isotherme 0° qui dépasse le mont Blanc, et on continue de se voir là-haut, tout là-haut. Au froid. Au frais. Au calme. Et un peu seul.

Température au sommet du mont Blanc 0°

Température ressentie au sommet du mont Blanc -3°

30/06/2025

Instant à saisir. Fraîcheur impromptue. Les oiseaux ont la force de siffler et de chanter.

Normal, il fait encore nuit et la cuisson n’a pas commencé.

Je regarde avec envie la météo de montagne – mais pas celle de nos Alpes en plein réchauffement, pas celle du mont Blanc qui frise le 0° du mauvais coté.

Non. Je regarde, plein d’espoir, la météo du Bleu céleste.

Température au sommet du Khan Tengri -19°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -34°

Que reste-t-il de l’immuable ? Que reste-t-il de l’évidence ? De l’absolu ? De l’imparable ? Il reste les sommets, pics pointus et peu accueillants, Mars et Lune terrestres qui accommodent les plus chanceux, les plus riches, les plus obstinés.

Il n’y en aura pas pour tout le monde, alors, dépêchons-nous de grimper. Et peut-être de rester là-haut. Se planter le cul dans la neige, les mains en yoga, les yeux fermés et la tête à l’air. Attendre que le vent, le froid et la neige nous engourdissent. Alors, toute chaleur oubliée, toute excitation, énervement, palpitations combattues, atteindre le nirvâna.

02/07/2025

Envoyé un long message à Serge Bazin. Champion des 8000. Grand maître de la très haute altitude. Roi de l’acclimatation. L’homme qui n’a jamais froid. Ni aux pieds. Ni aux mains. Ni aux yeux. Le guide qui devrait m’emmener au sommet du Bleu céleste. Qui devait, plutôt.

Envoyé à Serge un long message d’espoir futur, balayant les années comme si le temps n’existait, parlant de 2026 comme de dimanche prochain – et après tout, oui, après tout, pourquoi pas ? Pourquoi ne pas se sentir immortel ? Omettre le passage du temps, rester solide comme un roc taillé de mon Seigneur Bleu, rester ferme et décidé et se dire que l’année prochaine, oui, la prochaine fois, on ira. Pas cette fois-ci, alors, cette fois-là. Demander confirmation à Serge qui répond, laconique, « yes ».

Température au sommet du Khan Tengri -21°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -36°

La courte vue est un don. Un cadeau de la nature à celui qui veut faire. La courte vue offre la capacité d’être dans l’instant. De ne pas planifier. De ne pas anticiper. Alors, l’année prochaine ? Dans encore 12 mois de conflits anthropiques, d’humanité délétère ? Compte tenu de l’ensemble des éléments qui agitent la terre et ne cessent de la remuer. De la secouer. De la fissurer, de la faire craquer. Les éléments humains, principalement. Oui, compte tenu de tous ces éléments, que répondre d’autre que « yes » ?

Le doute n’a pas sa place dans l’imprévisible.

Température au sommet du Bietschhorn 2°

Température ressentie au sommet du Bietschhorn 2°

Le Bietschhornest le sommet qui domine l’ancien glacier de Birch et feu le village de Blatten.

03/07/2025

Canicule apaisée. Un vent frais s’est levé. La ville respire. Je suis en roue libre. Chercher l’ombre n’est plus l’objectif, rester face nord n’est plus une contrainte, la ville début juillet retrouve un air de mai. Le mai d’avant, mai d’un temps révolu où il n’était pas nécessaire d’être climatosceptique pour l’apprécier.

Température au sommet de la tour Eiffel 23°

Température ressentie au sommet de la tour Eiffel 23°

L’impression, trompeuse, que la montagne s’effondre depuis le sommet, nous fait croire que la base demeure solide. Mais la montagne s’effondre de partout. Du haut, du milieu, du bas. De partout et surtout, de l’intérieur.

Imperturbable, insensible aux bruits de la casse, aux souffles des coulées, à la chaleur qui sourd des pierres et les décolle, encore maître du gel et de la neige, le Seigneur du ciel bleu n’avise pas les efforts des humains. Il perçoit une vie éternelle à son échelle, une immuabilité que tous envient, une essentialité. Et je marche en pensant que je grimpe, je cours en pensant que j’escalade, je sens le vent en rêvant du grand froid. L’année prochaine, si le Seigneur veut, je serai au froid. Au bien. En haut. Au Khan.

Température au sommet du Khan Tengri -18°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -33°

07/07/2025

Une drôle d’idée.

Une drôle d’idée, oui.

Une drôle d’idée ce matin : reprendre la marche autour de Paris. Revenir sur le plat chaussé des grosses, reprendre les arpents de bitume. Faute de mieux.

Semaine prochaine, randonner sur la côte basque. Ne pas monter trop haut. Rester sagement dans le vent, loin des rochers, loin de la neige.

Se dire que peut-être, ce n’est plus le moment ?

Non.

Se dire simplement de profiter du moment.

À Paris, objectif Vincennes. Traverser le bois. Contourner le château et sa monumentalité de façade. Souvenir de concours. Souvenir de trois jours. Souvenirs sans affect.

Marcher avec les semelles qui n’épousent pas le sol mais le claquent. Avec la cheville bien tenue comme si les pierres roulaient mais elles ne roulent pas. Marcher autour de Paris et se sentir des ailes.

Salut, mon Bleu ! Excuse la familiarité, c’est le parisien qui s’exprime. Ça biche, mon bleu ? Tout roule là-haut.

Et se prendre un petit café en terrasse, les yeux par-dessus les voitures, la tête bien suspendue à ses rêves.

Température au sommet du Khan Tengri -17°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -34°

Si le temps le permet – formule désuète, d’une autre ère, d’un autre lieu, mais que le ciel grondant et les cris déchirants de la pluie remette au goût de ces jours-ci – si le temps, donc, le permet, pousser jusqu’à la tour Eiffel et se poser face à la nouvelle baignade dans la Seine. Baignade autorisée un jour, déjà interdite le lendemain. Baignade publicitaire, de quelle eau ton aujourd’hui sera fait ?

Température au sommet de la tour Eiffel 16°

Température ressentie au sommet de la tour Eiffel 14°

19/07/2025

Pause céleste allant goûter d’autres bleus. Des bleus sombres, changeants, virant au gris, au vert ou au noir. Des bleus incompressibles. Des bleus d’eau. Parents d’ancienneté, cousins telluriques ayant divergé à des ères reculées, l’un perçant le ciel et l’autre creusant la terre, l’un piquant les entrailles, l’autre s’élevant, s’élevant, sans jamais s’arrêter. Bleu l’un ou l’autre, roches grises ou noires, solides éternelles.

Les bleus se concertent et se parlent d’altitude à profondeur, je vais bien, suis tout seul, et toi ? Suis enfoui et ça va. Point de vue en ton sein ? Point de vie en dehors de tes reins ! Blafardes plaisanteries qui s’échangent de géant à géant, d’immuable à longévive.

Température au sommet du mont Jaizkibel 19°

Température ressentie au sommet du mont Jaizkibel 18°

20/07/2025

Le jour des décisions.

Annuler, encore. Repousser. Exclure le Monte Rosa, comme on a exclu le bleu céleste. Comme on a exclu la voie des Suisses.

Exclure.

S’exclure.

Se trouver las.

La montagne s’écroule de partout et elle devient fuyante. Sa masse imposante, mondiale, tellurique ne résiste plus aux changements. Aux climats aberrants. Aux événements rares devenus si fréquents.

La montagne ne domine plus. Elle subit, elle aussi. Et s’éloigne.

Température au sommet du Lyskam -5°

Température ressentie au sommet du Lyskam-14°

La traversée devait durer toute une journée, elle me ramène 15 ans en arrière, et pas beaucoup plus mûr. Traversée inconsciente et belle, toute de hauteur, toute de vertige et de pas sans appel. Et la redescente cinglante de glace et de neige dure comme de la roche.

Lyskam. Exclu, lui aussi. La carte de pare de petites croix noires qui dessine l’itinéraire d’un alpiniste désarmé.

Peut-être, un jour, une année, bientôt (oui, ne pas trop attendre…), peut-être, un jour, une année, bientôt, relier ces croix sur les sommets par un trait humain, une marche qui laissera des traces dans le ciel et sur les sommets.
 Peut-être, oui, un peut-être comme le peut-être d’aller jusqu’au Bleu céleste lui offrir son chemin.

Température au sommet du Khan Tengri -13°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -25°

Peut-être. Ou pas. peut-être que peut-être. Peut-être que peut-être pas. Ou pas. Peut-être, ou peut-être pas, telle peut être la question.

09/09/2025

Retour de l’Île.

Là-bas, peu d’extrême si ce n’est de beauté. Des montagnes au nom emphatique ou énigmatique (le pas de l’âne, la montagne), des côtes découpées et des falaises filant vers le bleu. Là-bas, peu de froid, un vent qui caresse la peau au petit matin quand le réveil vient. Des marches, parcours de pierre et de cailloux, des courses de sentier, dans une légèreté incomparable.

Là-bas, se dire que la montagne en grand est un rêve cauchemardesque, que la montagne en Île est un pur bonheur. Et regarder, de loin, avec appréhension ou incompréhension, les relevés de température qui jalonnent mon attente.

Température au sommet du Khan Tengri -20°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -39°

Là-bas, le ressenti est tout de finesse. Seul, le vent rappelle les éléments. Le vent, oui, le vent qui t’emporte comme sur une arête vertigineuse. Le vent qui se rebelle contre trop de beauté, trop de plaisir et te pousse contre la pierre, te colle contre le sol, t’angle au-dessus de la terre. Le vent puissant des Cyclades qui fait mieux qu’imiter le vent des hautes montagnes, qui le surpasse, qui fait tourner tes bras comme un vulgaire moulin et t’invite, ricanant, dans des extrêmes météorologiques inattendus.

Température au sommet du mont Ida 10°

Température ressentie au sommet du mont Ida 7°

III

07/10/2025

Le jour où ça part !

Sacré jour de semaine d’une banalité réconfortante, aller faire des courses, voiture au garage, petite réunion de travail. Et le mail qui t’arrive, vérifié machinalement comme une centaine de fois par jour. LE mail qui t’arrive sans prévenir, sans chichi ni emphase, juste Secret Planet qui t’envoie la confirmation de ta folie.

Cette année, ça part.

Qu’on se le dise, qu’on se le répète et qu’on se le partage !

Cet été, ça part !

Température au sommet du Khan Tengri -27°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -42°

Même plus envie de comparer, même plus envie de voir ailleurs, il est absolument tout seul, mon Bleu Céleste incomparable devient l’unique objet du désir.

Aujourd’hui est le jour où ça part !

01/11/2025

Ça tire dans l’épaule. Ça tire dans le bras. Parfois, ça pique, parfois ça lance, d’autres fois, ça brûle.

Le moral s’articule avec ma tendinite qui résiste et me décompte les mois qui me restent pour arriver si possible en grande forme. Au moins, en pleine forme.

A minima, en forme.

Le bras détendu se laisse porter mais dès que j’insiste, il me crie doucement à l’oreille « tu es sûr de toi ? Sûr de tes capacités ? Sûr de tenter le coup ? »

Non.

De rien, je ne suis moins sûr.

L’épaule droite qui me joue des tours depuis quelques mois ne se laissent pas apprivoiser, elle me dit, cette épaule, de bien la soigner, de ne plus la négliger. Et je joue avec elle comme avec une coupe de cristal, comme avec une maison de plume, comme avec un objet fragile et délicat, un ustensile qui ne fait pas vraiment épaule mais plutôt, accessoire de théâtre. De ceux qu’on démonterait bien pour les remplacer par quelque chose de plus durable.

Une prothèse, tiens ! Pas bête, la prothèse…

Température au sommet du Khan Tengri -28°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -45°

Ici, la météo ne fait pas peur, elle me fait miroiter une facilité que je récuse de peur de me faire avoir. Oublier l’essentiel. Oublier l’évidence. Me faire croire qu’en prenant l’avion, le train, le car, bref qu’en me déplaçant avec toutes les aisances du monde j’arriverai à bon port.

Non. J’arriverai tout simplement à mon point de départ. Mais le seul moyen de locomotion qui importe, c’est moi. Moi intègre. Moi tout entier. Moi avec deux jambes deux bras et une tête bien vissée.

Me reste quelques mois pour la révision générale. Ça devrait aller. Mais l’épaule me crie un petit avertissement. Un grincement familier qui fait « aïe » quand on l’écoute. Et pire encore quand on ne l’écoute pas.

Température sur l’épaule de l’aiguille du Tacul -3°

Température ressentie sur l’épaule de l’aiguille du Tacul -11°

02/11/2025

Comment se préparer ?

Il y a toute une litanie de facilités : alimentation, entraînement, cardio, muscu, course à pied ou vélo. La litanie des évidences. Comme si rien d’autre n’était nécessaire qu’un corps bien alimenté, bien rôdé, bien huilé pour gravir le Bleu céleste.

Et puis il y a la réalité. Les genoux qui craquent. L’épaule qui grince. Les tendons qui pleurent. Et l’incertitude qui s’installe avec sa doucereuse habitude de ne jamais se taire sans jamais crier. Incertitude de ne pas, de ne plus, qui est là, sifflotant, la grande herbe de moyenne montagne au coin de la lèvre, qui te regarde l’air de te jauger, qui d’ailleurs te jauge, évalue ton petit potentiel résiduel en faisant la moue.

Et pourquoi pas, me susurre-t-elle cyniquement, te faire des petites randos sympas dans notre douce France sans chercher à te faire mal ? Pourquoi pas te contenter de cheminer sur les sentiers qui t’invitent, chatoyantes couleurs et roches bien sculptées ? C’est fait pour toi, ça, bien plus que ce sommet magnifique et maléfique dont tu commences à te sentir moyennement capable… voire moins. Et si tu tiens à avoir froid, elle m’ajoute tandis que je me lève après une nuit à galérer sur des arêtes mal tracées dans une neige qui se refuse et des roches qui dégringolent, si tu veux avoir froid, on a de quoi chez nous aussi !

Température au sommet du Puy de Dôme 3°

Température ressentie au sommet du Puy de Dôme -4°

Incertitude qui active doutes et douleurs et me fait penser au bout de paroi bien raide qui se dresse 6000m plus haut, et me nargue. Rien de très dur, mis quand même… rien de très technique, mais là-haut… rien d’infranchissable, mais du V en grosses chaussures, les poumons à secs et le ventre noué…

L’incertitude.

Seule certitude, faudra bien se couvrir pour supporter l’échec.

Température au sommet du Khan Tengri -28°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -44°

04/11/2025

Premiers froids. Premiers frissons. Ailleurs, prière neiges. Ici, premiers ciels déchirés, rafales de vent, idée de l’hiver. Idée du changement.

Idée du Bleu céleste qui se ravive au contact des éléments.

Premier retour des inquiétudes. Le grand retour des envies.

Ne plus lire sur la montagne. Ne plus rêver aux exploits des alpinistes. Surtout ne pas se déconcentrer. Rester focus sur l’épaule, focus sur la forme, focus sur le matos.

Focus, en attendant plus.

Surtout, ne pas trop attendre.

Le Bleu Céleste est loin de moi, heureusement. Il m’attend sans attendre, patiente sans impatience, il est là, imperturbable, se prépare à la solitude de l’hiver.

Bientôt, le Bleu Céleste sera désert. Enfoui sous la neige. Perdu dans les nuages. La tête dans le ciel, les pieds… sur terre ? Non, pas vraiment. Les pieds absents dans l’absence du mouvement. Il n’a qu’une tête, massive, des épaules à l’extrême limite, mais un corps, des pieds, une base… non.

Il s’élève, point final.

Et moi, je me prépare.

Température au sommet du Khan Tengri -30°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -50°

24/11/2025

L’épaule, semble-t-il, est une articulation difficile. Un peu lâche exprès, très ouverte exprès, sans aucune frontière autre que le bon vouloir des cordages qui la lient aux os. L’épaule, chez moi, n’a plus qu’un grément de fortune. D’infortune, en ce moment.

L’épaule c’est aussi l’approche. Le replat qui sur une crête permet de reprendre son souffle avant la montée finale vers le sommet. La montagne, un bon géant large d’épaules qu’on parcourt comme une anatomie. Mon Bleu céleste a sûrement les épaules larges et, je l’espère, coopératives.

Température au sommet du Khan Tengri -32°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -47°

Mon épaule n’a rien de bon, ni de solide. Elle manifeste son attente du renouveau, me taquine les côtes en demandant que j’opère, elle me regarde – enfin, vous voyez ce que je veux dire… – dans les yeux en faisant des petits cris crissements grincements et craquements. Mon épaule, elle craque et ça craint. Manœuvrer m’inquiète, tracter me fait horreur, lever la main ou tendre le bras sont des actions qui m’avertissent à chaque fois. Dedans, ça se fissure, ça se détend, ça se déchire, les photos de mon épaule n’ont rien d’attrayant.

Peut-être que marcher, c’est ce qu’il me faut. Descendre à Lourdes, tiens, il paraît qu’il s’y passe des choses. A pied pour renforcer la contrition, se laisser envahir par la piété, attendre, oui, attendre un petit miracle – après tout, je n’en demande pas trop à l’intervention divine, je ne suis pas loin d’être parfaitement valide ! Et de Lourdes, enchainer. Cheminer le long des côtes basques, descendre le camino del norte, un autre bon chemin quand on reste dans l’attente d’un miracle. Au passage, se grimper la Rhune, montagnette sympathique et sans les mains.

Température au sommet de la Rhune 8°

Température ressentie au sommet de la Rhune 2°

12/01/2026

Ça faisait longtemps. Un bon longtemps de pause avec fêtes, neige, amis, famille et amour. Un longtemps qui fait du bien pendant que les articulations doucement se réemboîtent, pendant que mon roman Après la neige finit de finir de paraître, pendant que mes pieds s’entraînent à ne pas toucher terre à force de nouvelles exaltantes.

Alors, mon Bleu Céleste, crois-tu que je t’ai oublié ?

Non. Je ne t’ai pas oublié, je t’ai simplement rapetissé. Loin de faire 7000 m, je t’accorde maintenant plutôt dans les 2000, 3000 m au maximum, un sommet bien pointu bien joli mais riche en air, en oxygène et en facilités. Un sommet bien comme il faut, mignonne pointe alpine, escalade facile, une journée plaisir dans les Aiguilles rouges face au géant local, du bon rocher et quelques prises un peu rudes mais sans gravité. Oui, mon petit Bleu de la côte très Est, tu as rapetissé. Me laissant le temps de me remettre. De m’apaiser. De me dire que, finalement… que rien… de me dire…

Boum !

Je viens de me prendre un grand coup de réalité !

Bim bam boum ! Mon Bleu Céleste ne supporte pas la relâche, encore moins les comparaisons et m’envoie son altière altitude et ses degrés aberrants en plein face.

Mon Bleu Céleste, tu viens de sonner l’heure du réveil.

Température au sommet du Khan Tengri -33°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -55°

24/03/2026

Billets pris. Crampons réglés. Sac de couchage loué. L’immensité me désarroi. Me prend à revers. Me troue la gorge de fatigue par avance. L’immensité verticale de la froideur de mon bleu.

Avant, j’étais sûr. Sûr de ne pas. Sûr de peut-être. Sûr de, un jour. Maintenant je ne suis plus sûr de rien. La réalité s’avance à grands pas, elle me troue l’estomac me titille les vertèbres me fait tinter les osselets.

Et trembler de froid.

Trembler d’effroi.

Rien aujourd’hui ne peut plus pour moi. Je suis sûr… de partir. Voilà.

Température au sommet du Khan Tengri -34°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -54°

06/05/2026

Quelque chose d’étrange vient de se produire. Une sensation d’effroi vient de me saisir. Quelque chose d’absurde. D’inconcevable. D’incroyable. Un oxymore de la vie.

Quelque chose qui serait comme, allongé sur la plage sur Amorgos, ou installé à une terrasse sur la même Amorgos, ou enfin, en train de cheminer paisiblement sur un sentier d’Amorgos… oui, donc en pleine vacance de l’esprit je viens de recevoir mes billets pour Bichkek.

Et là, putain, ça claque ! Bing dans ma gueule, boum sur l’épaule, on me tape fort dans le dos pour que je recrache tout ce que j’essaie de garder en moi depuis que j’ai décidé, depuis que j’ai tenté, depuis que j’ai osé… Depuis que j’ai pris la trouille de ma vie avant même de partir ! Billets reçus, heure de départ fixée, poids de bagage déterminé (eh, dis donc, 30 kilos, ça en fait des duvets des crampons des piolets et des barres chocolatées !), donc maintenant, y a plus qu’à et la petite boule dans le ventre, la boulette de rien se met à gonfler, baudruche de ma peur prête à m’exploser les entrailles. Alors, je checke, encore, je checke et rechecke mon mantra de névrose, je me rassure en voyant la température de mes montagnes les plus proches

Température au sommet du mont Ida 5°

Température ressentie au sommet du mont Ida 2°

Seulement voilà, je me goure complètement. Ce qui m’attend, et qui ne me rassure pas tant, c’est plutôt ça :

Température au sommet du Khan Tengri -25°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -35°

Eh oui, ça y est, c’est presque l’été !

27/05/2026

« Fred, t’as fait une erreur de signe ! »

C’est avec cette petite blague de mathématicien qu’on m’a accueilli un midi de juillet 2014 alors que, tout content, je venais d’acheter une magnifique doudoune Mountain Hardwear au confort garanti -30°.

Oui, une erreur de signe, mais une belle erreur, une de celles que j’ai été heureux d’avoir faites en essayant de m’endormir au camp d’altitude du Mera Peak ; en profitant d’une pause méritée au sommet de l’Amphu Lhaptsa avant de redescendre vers le camp de base de l’Island Peak ; en m’endormant, des champignons de neige plein les yeux, au camp de base de l’Alpamayo qui restera toujours un de mes rêves.

A quelques semaines du départ, alors que je commence à passer sérieusement mon équipement en revue, je suis rassuré de constater que ma doudoune des grands froids n’a pas pris une ride. Elle reste, avec ses plumes toujours aussi accueillantes, son molleton toujours aussi chaleureux, le genre de vêtement qui te parle et te réconforte dès que tu le revêts. Une erreur de signe qui fait du bien, claire et sonore à mes oreilles, lorsque je me projette en direction de mon Bleu céleste.

Température au sommet du Khan Tengri -24°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -35°

Et, oui, la comparaison avec notre prétentieux sommet local semble confirmer l’erreur de signe.

Température au sommet de la tour Eiffel 33°

Température ressentie au sommet de la tour Eiffel 38°

02/06/2026

Téléconsultation faite. Ordonnance reçue. On approche, on approche… et l’entraînement sérieux commence. Pas le physique, ça, on fait comme on peut avec ce qu’on a déjà, et ce n’est pas le moment de commencer. Disons que, si c’était le moment, il serait bien trop tard ! Pas non plus l’entraînement d’alpinisme. L’escalade, les pas, les appuis, le piolet, les tractions, tout ça, pareil, on fera avec ce qu’il y a.

Non. Aujourd’hui, c’est l’entraînement matériel qui démarre. Le plus important, le plus basique au premier abord, pourtant le plus exigeant, c’est de savoir maniper avec les gants. Pas les petits gants tactiles qui permettent de passer ses appels en randonnée ; pas les gants de ville en laine pour protéger ses mimines des 5° de février. Toujours pas les bons gants de cascade de glace parfaits pour s’amuser à Cogne ou à la Crémerie d’Argentière. Non, aujourd’hui le programme est beaucoup plus essentiel :  savoir ouvrir son mousqueton quart de tour avec les gros gants les plus chauds du rayon. Savoir ouvrir et fermer sa poignée d’ascension sur la corde avec les gros gants les plus chauds du rayon. Savoir installer descendeur et autobloquant sur une corde avec…. (vous voyez de quoi je parle).

Oui, quand je vois les errances du temps estival au sommet de mon Bleu Céleste, je me dis que je devrais même savoir maniper avec mes grosses moufles, les manchons estampillés expéditions polaires et autres Himalaya à – 50°. Mais ça, je n’y arriverai jamais, alors je m’entraîne dans la chaleur de mon bureau à enlever la couche extérieure goretex de mes moufles pour activer la lobster intérieure, mobile et quand même chaude.

Surtout, ne jamais laisser les doigts sentir le froid !

Et si le temps paraît presque clément aujourd’hui, ne pas trop s’y fier.

Température au sommet du Khan Tengri -18°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -28°

15/06/2026

Une expédition, c’est, aussi, la réalité. Après le temps passé à en rêver, à y penser, à me préparer, après le temps passé à me faire des films, à les défaire, à les couper, les monter et les remonter, voici le temps d’un début de réalité.

Ce week-end, c’était prépa à l’expédition. Rencontre avec Yann mon compagnon de cordée, de tente et de Khan. Rencontre avec Serge, grand guide himalayen qui va nous emmener là-haut pour atteindre son 46ème sommet au-dessus de 6000. Rencontre aussi avec une autre équipée qui se rend, elle, sur le pic Lénine, un autre haut sommet du Kirghizstan. Rencontre qui a bien débuté avec une escapade alpine au pied de la dent du Géant.

Température au sommet de la dent du Géant -3°

Température ressentie au sommet de la dent du Géant -9°

Ce week-end, c’était le moment de mettre des visages, des noms, des voix, des faits sur l’expédition. Le moment de voir et d’être vu. De se sentir à l’aise ou pas, capable ou pas, en bonne compagnie ou pas. Le moment d’apprendre, aussi, de recevoir des conseils en masse voire en rafale, de les noter soigneusement sur mon téléphone pour les reprendre à tête reposée, l’un après l’autre, ligne après ligne. C’était, aussi et peut-être surtout, le moment, a posteriori, de se sentir rassuré. L’expédition matérialisée, les enjeux deviennent plus explicites, les difficultés, plus objectives et les réponses qu’on y apportera, bien plus concrètes.

Petit plus d’encouragement : la température de mon Bleu céleste qui devient presque clémente :

Température au sommet du Khan Tengri -19°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -23°

Et le dernier conseil, le plus savoureux de tous :  » faites un peu de gras avant de partir. » Pas la peine de me le dire deux fois !

22/06/2026

Aujourd’hui c’est Khanicule. 40° à l’ombre, chaleur impossible au soleil. Khanicule parisienne sous concert motorisé. De quoi rêver à la fraîcheur de mon Bleu.

Température au sommet du Khan Tengri -17°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -23°

Je le soupçonne de faire le beau, mon Bleu, avec ses degrés négatifs, ses petits degrés qui se cachent sous zéro pour me donner envie juste ce qu’il faut. Pas possible ici de se cacher au frais, on s’expose, on grille, on crame ou on surchauffe. Au choix. Le mot « température » n’a plus cours, on parle de « chaleur » comme si on était branché direct sur le soleil, les deux doigts dans la prise, le cœur de l’astre intégré dans le corps. Toute distance abolie, on regarde vers le ciel et on se sent tout près, si près, de plus en plus près…

Jour de Khanicule, jour de thermophobie, mon Bleu céleste me fait les yeux doux de tous ses négatifs et je chercher à m’assurer, posant ma question d’une voix implorante derrière les grosses gouttes de sueur qui filent sur mon front, que c’est pour bientôt, ce changement de signe. Pour très bientôt. Imperturbable, il me répète :

Température au sommet du Khan Tengri -17°

Température ressentie au sommet du Khan Tengri -23°

IV

Arrivée au camp de base

Premiers jours au camp de base nord du Khan Tengri. Au bout du bout de la branche nord du glacier Inylchek. Je suis presque en tenue de ville, pantalon de trek et banane North Face, l’air de rien je m’acclimate. Je cherche l’air, la peur s’installe et gère le mal de tête.

Les sommets dans le brouillard ont des airs de forteresses.

Après 24h, je passe progressivement en mode montagne. Pantalon de trek rangé. Banane remisée. Collant affublé.

La tente mess

Les repas, beuveries et jeux de cartes se font dans la drôle de tente mess posée sur un permafrost qui se déchire au milieu et engendre une petite crevasse. Progressivement, la tente se sépare en deux, bateau ivre de glace et de météo. De temps en temps, il faut remettre une pierre en soutien de la structure : le camp bouge ! La tente mess bouge ! Nos tentes bougent ! Les blocs de glace de la moraine fondent et se dispersent, les pierres qui soutiennent les structures basculent, penchent et roulent, l’équipe du camp sous la direction de la prévenante et efficace Mme Farida remonte les tentes, en installe de nouvelles, bricolent les plateformes et coupe du bois pour la douche-sauna.

Camp de base en mouvement perpétuel, aux seuls trois invariants : 8h. 13h. 19h.

8h. la cloche convoque le petit déjeuner. C’est la ruée vers le gras ! Les deux premiers jours, fromage et charcuterie, viande fumée et saucisson à l’ail façon saucisson casher pas casher disparaissent avant même que la cloche ne retentisse. Deux jours me suffisent pour comprendre la tactique russe et, 15’ avant le rush, je me dépêche de faire le plein de sandwiches rustiques. Faire le plein d’eau bouillie pour le thermos. Faire le plein de beaux fruits tout frais débarqués de l’hélico… Ah non ! Je m’égare : les beaux melons, les belles pastèques, je ne touche à rien et c’est dommage.

Et les crudités… tous les midis, tous les soirs on nous dépose une belle salade bien assaisonnée, pleine de pickles, crudités, légumes passés à l’eau et autres dysenteries potentielles que je regarde d’un œil torve. Plus tard peut-être… au retour…. Mais les premiers jours, le ventre est droit et il doit rester droit. Alors, vitamines et sucres naturels sont remisés, je me contente de fruits secs, raisins noirs très savoureux, abricots à la belle acidité bien sucrée, petites dattes caramélisées, et des cacahuètes. C’est sans danger.

Monter

Dans leur vie parallèle aux nôtres, les sherpas attendent. Népalais venus monnayer leurs services d’expert de la haute altitude, ils attendent en doudoune et claquettes – le sherpa style fait des ravages ! Ils bullent dans le camp, passent la journée en visio avec la famille au Népal, se retrouvent avec tous les autres dans la tente mess pour agrémenter l’ordinaire de leur concoction spéciale de piments à l’ail, l’air nonchalant, en attente. Soudain, au détour d’un coup de beau temps, ils se lancent à l’assaut de la montagne pour fixer les cordes, équiper les camps, monter les tentes. Leur troisième poumon en support de leurs lourdes charges, ils grimpent à toute vitesse, équipent et assurent, travaillent sans relâche et sécurisent l’ascension. Sans sherpas, aucune expédition commerciale ne monte au Khan Tengri. Et puis ils redescendent au camp, reprennent leur piment et leur téléphone au rythme lent des jours sans.

Premier essai

La montagne fixée, voilà notre premier galop d’essai : aller au camp 1 poser du matériel, et revenir. Une course facile de 600m de D+ qui me teste pourtant déjà. Les jambes tremblent à la montée et crampent à la descente, de retour au camp de base je me jette sous la tente dans la chaleur du duvet. Anticiper le plaisir d’une douche – le luxe des camps russes ! – mais devoir attendre le lendemain. Et déjeuner malgré l’heure tardive, car la cuisinière prévenante nous en a gardé. On se régale de sa soupe consistante bien salée, pleines de légumes, pommes de terre et bouts de viande divers et variés.

Premier contact, premières sensations de montagne, on se parle, on se mesure.

Premier départ

Quelques jours plus tard, premier départ pour séjour en altitude : 7h, on est prêts, chaussures aux pieds, sac à dos rempli et rangé. Grand beau ce matin, et pourtant, changement de programme… on ne monte pas aujourd’hui ! La gestion des camps supérieurs fait préférer un décalage à demain, en attendant les huit jours de mauvais que nous prévoit Mr dom, le routeur météo au mauvais œil.

Mon nez qui mouche jaune et ma gorge qui crache idem sont d’accord pour rester soigner ce rhume qui ne doit surtout pas s’installer. Le doute est là, le doute d’être venu au bon endroit, d’avoir choisi de faire quelque chose qui me tient réellement à cœur, le doute par rapport à mes capacités. Je dis que c’est l’envie, le désir qui me pousse, et là, je les questionne. Peut-être qu’une meilleure nuit et un grand beau demain seront suffisants pour me remettre d’attaque ?

Pendant que je cogite l’hélico s’envole. Le décalage crée des tensions entre Yann le compère et Serge le guide… Et puis tout s’arrange.

Le lendemain, on monte.

Camp 1

Arrivé au camp 1, tout paraît si aisé. Ascension facile cette fois, camp parfaitement monté, vue imprenable sur le haut et le bas. Même la tente deux places collé serré avec un presque parfait inconnu s’impose avec naturel. Repas lyophilisé très correct avec vue au loin sur le camp de base et sa cuisinière chérie – mais elle est de toute façon déjà partie, remplacée par un grand barbu qui n’y connaît pas grand-chose, alors, pas de regret.

Au camp 1, c’est la vie presque normale, la tente posée sur un spacieux replat entre neige et roche, un trou d’eau pour chercher de quoi faire la soupe, et la vue, bien sûr, toujours la vue. Oui, camping presque normal, tant qu’on ne va pas aux toilettes. Là, il s’agit de descendre quelques mètres le long d’une arête rocheuse qui se rétrécit à chaque pas et qui, si on s’accroupit trop vite, risque de nous emmener tout droit jusqu’en bas… alors, gaffe ! Gestes contenus, accroupissement, soulagement et redressement mesurés, garder les yeux alertes et les pieds bien campés.

Ce piège viscéral mis à part, le camp 1 fait bonne figure

Camp 2

Et puis vient le camp 2 : 5400m d’altitude, c’est déjà plus sérieux. Une longue course bien raide de neige, avec du mixte où on peut grimper, et toujours ces cordes qui se tendent suivant la plus forte pente – impossible de dévier ! J’arrive fatigué et ravi et découvre notre habitation : là, c’est une tente pour trois, 3 fois 1m80 minimum sans compter la largeur d’épaules, tout juste de qui nous tenir chaud. Arrivé le dernier je me retrouve en sandwich et propose qu’on dorme en quinconce, ce qui arrange un peu l’affaire.

On passe trois nuits dans ce camp avec vues imprenables et amplitudes thermiques majeures, entre -10 la nuit et 28 à midi sous la tente. Et l’altitude s’installe. Commence à me renverser l’estomac. Je regarde les lyoph et je vomis déjà, je rêve de sandwich pain saucisson. En attendant de mieux me restaurer je bois du thé et je mange des barres – ça aide – mais pour la prochaine ascension, bien penser pain noir, rosette et viande séchée.

Le plaisir de ne pas manger en montagne fait partie des goûts de luxe à la parisienne – obsession du poids, de la ligne et du retour en sveltesse. Mais là-haut, il faut se nourrir. Bien choisir ce qu’on va aimer, ou du moins tolérer, et pas uniquement pour le petit truc en plus de l’apéro ou du dessert. Je m’enjoins d’oublier les lyoph sophistiqués façon Vieux Campeur et me promets de me recentrer sur ramen, soupe et purée.

Grimper

Objectif du jour : le pic Chapaiev, beau sommet intermédiaire qui nous fait de l’œil, et passage obligé vers le Khan Tengri.

Sans force, sans énergie, sans rien dans le ventre et pas grand-chose dans la tête, je lâche vite l’affaire. Je n’ai pas le rythme et ne sens pas le mental pour compenser. Alors, retour au camp 2.

Le lendemain, descente lente et prudente le long des cordes de tout style qui équipent la voie. Les rappels difficiles – voire, impossibles – à installer sur les cordes tendues comme des arcs sont remplacés par des autobloquants improvisés, bout de sangle ou de cordelettes, ou simple bras entortillé pour freiner, j’ai au moins la satisfaction de tester mes techniques le long de ce retour au CB où j’arrive, soyons franc, pas loin du bout de ma vie !

Et puis, un bon dîner, une bonne douche, un bon dîner (encore), une bonne nuit et au matin, l’idée germe que, si mes deux compères plus costauds repartent à l’assaut du Khan, je les suivrai, cette fois, jusqu’au Chapaiev – à voir d’ici quelques jours en fonction des prévisions de Magic Dom aux manettes du ciel.

Attente au CB

Le vent souffle, les blocs de glace qui soutiennent les tentes fondent, le camp vibre de partout. Dans le duvet, ça va. Doucement, entre déception et soulagement, à la lecture des bulletins météo qui tombent comme autant d’oracles, on se prépare progressivement à ne pas partir. Ou plutôt, à rentrer et réapprendre. Marcher sur un sol ferme et plan. S’asseoir sur le siège des toilettes. Dormir dans un lit.

Et voici qu’il est vraiment temps de partir – l’attente est dépassée et, de mon point de vue, l’envie a disparu. Mon Khan reste invaincu et ça ne me trouble pas. Oui, j’aurais aimé atteindre son sommet, j’aurais aimé atteindre au moins celui de son petit frère Chapaiev, mais les jours passés depuis la redescente ne renforcent pas les illusions. Peut-être que j’y serais parvenu, peut-être que j’aurais eu la force, peut-être pas… peut-être… peut-être que la résultante de toutes ces inconnues n’est plus si importante. Je suis venu, j’ai vu et j’ai vécu.

En attendant la conclusion qui se précise, jour après jour, bulletin après bulletin, je vis le camp de base, ses personnages, guides russes assoiffés de vodka pour contrer le mauvais temps, phalanges manquantes et rires sonores, le camp bum emblématique, alpiniste qui va de camp de base en camp de base en attendant – ou pas – de gravir une montagne. S’installe, discute, échange et vit au grand air. L’hélico du matin qui décide pour une fois de survoler le camp et arrache la tente voisine de la mienne de sa plate-forme – baston d’arceaux sur mon crâne. Et la veille du départ approche, 40cm de neige fraîche au camp de base et la LZ tassée à grands coups de chaussures et force enthousiasme. Les deux semaines qui suivent s’annoncent mauvaises, de sorte qu’à peine entamée, la saison d’ascension est déjà presque terminée… à se demander, finalement, comment grimper ce Khan.

Pendant le séjour, deux summiters seulement, deux femmes russes à qui on rend un chaleureux hommage lors de la remise de diplôme d’ascension.

Redescente

Hélico poudreux qui nous douche au matin. Départ pour Bichkek en minibus, on longe la Riviera kirghize sur le lac Issikoul, apprenties-datchas érigées dans des rues en terre battue, chantiers partout, animaux qui paissent en bord de route – le bruyant bordel du développement anarchique. Seule l’eau du lac a l’air de garder son calme. L’eau du lac descendue des glaciers me rappelle les rivières glaciaires du glacier de l’Inylchek, eaux des origines dans le décor de fin du monde.